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Le mouvement des
hommes
Existe-t-il pour les hommes une idéologie qui serait l’équivalente du féminisme pour les femmes? Eh bien oui, on peut maintenant parler d’un mouvement qui mobilise de plus en plus de personnes qui veulent réfléchir à ce qu’est le sexe masculin et qui souhaitent apporter différentes solutions aux problèmes des hommes. Toutefois, « l’hominisme » ou « le masculinisme », comme certains nomment ce mouvement, n’a pas du tout la même origine ni le même profil organisationnel que le féminisme. Cet article dessine une esquisse du mouvement hoministe.
Disons en gros que le féminisme est une réaction à diverses inégalités
perçues par les femmes. Il y a eu deux périodes où le féminisme a été très
actif : les années vingt et les années soixante-dix. Pour sa
part, le mouvement hoministe est né parce que les hommes se sentaient bousculés
par des chambardements causés par le féminisme. Ils devaient redéfinir leur
rapport avec la femme et avec le monde. Je me souviens d’avoir assisté à un
colloque à l’UQAM[1] en 1986. Certains hommes étaient confus
et d’autres endossaient la thèse féministe, voulant être des « hommes
roses »[2]. Personne ne s’était opposé ouvertement,
durant cette rencontre, aux thèses féministes, mais on sentait qu’il y avait
bien des questions dans l’air. Comment vivre ce nouvel équilibre? Qui doit s’occuper
des enfants et de la maison lorsque la femme est au travail? Quel est ce
nouveau partage du pouvoir, tant au plan social que familial? La femme semblait
bien savoir ce qu’elle voulait et ce qu’elle était. Mais nous, les hommes, qui
étions-nous?
Si certains hommes ont tenté de se redéfinir dans le cadre imposé par le féminisme, d’autres ont perçu que les hommes étaient ébranlés et ont exploré d’autres avenues. Le féminisme et la révolution sexuelle ont entraîné une hausse sans précédent de divorces. Or, les chercheurs constatent généralement que le mariage contribue au bien-être des hommes. Plusieurs études démontrent que les hommes célibataires ou divorcés sont plus à risque de tuberculose, de cirrhose du foie, d’accident, de pneumonie, d’homicide, de suicide et de syphilis. Au total, le taux de mortalité des hommes célibataires est 135 % fois plus élevé que celui des hommes mariés[3]. Chez l’homme, chaque augmentation de 1 % du taux de divorce est reliée à une augmentation de 0,3 % du taux de suicide[4].
L’effet protecteur du mariage sur la santé des femmes n’est pas démontré comme chez les hommes. Si certaines études ont révélé dans le passé que les femmes étaient, en fait, plus à risque de dépression en se mariant qu’en restant célibataires[5], une enquête récente de Santé Québec[6] semble démontrer le contraire : les femmes mariées seraient moins à risque.
Le divorce a entraîné aussi sont lot de difficultés dans les relations
hommes-femmes. Les jugements pour la garde des enfants favorisent généralement la
mère. Le préjugé que la mère est plus importante pour l’enfant ou qu’elle sera
un meilleur parent est si bien implanté que de 72 % à 92 % [selon
les pays] des enfants du divorce sont sous la garde exclusive des mères,
souvent sans droit de visite de leur père[7].
Au Québec, en 1996, les mères avaient la garde des enfants dans 71 % des
cas et les pères dans 16 % des cas. La garde était partagée dans 13 %
des cas[8].
J’ai souvent recueilli les commentaires d’hommes qui sentaient que leur seule
valeur reconnue était d’être les pourvoyeurs d’une pension alimentaire pour les enfants. Pas étonnant que
soient nés, du constat de cette nouvelle inégalité sociale, des organismes pour
la défense des droits des hommes.
En 1989, le livre du psychanalyste québécois Guy Corneau, Père manquant, fils manqué[9], a également alimenté la réflexion sur les hommes. Corneau décrivait bien les conséquences de l’explosion des familles et du retrait des pères de l’éducation de leurs enfants. Dans les années quatre-vingt-dix, les hommes ont commencé à dire qu’on ne les laissait pas prendre leur place à la maison. Certaines femmes ont aussi observé cette situation. Interrogée au cours de sa visite au Québec sur la spécificité de la femme québécoise, la psychanalyste Christiane Olivier, connue pour son livre Les enfants de Jocaste, répond que la Québécoise est castratrice ou inaccessible et qu’elle trouve les hommes faibles[10]. Madame Olivier est aussi de celles qui croient que les mères monoparentales fabriquent des phallocrates à la pelle, ceux qui demain haïront les filles. Elle fait également un lien entre les excès du féminisme et la montée de l’homosexualité et des toxicomanies. Dans son Petit livre à l’usage des pères (Fayard), la psychanalyste dresse un tableau des relations conjugales qui fait sans doute frémir plus d’une féministe. Elle décrit l’ambivalence des femmes à choisir leur conjoint. Les femmes n’ont pas vécu leur complexe d’Œdipe avec leur père, c’est pourquoi elles avancent dans la vie en attendant un homme supérieur qui prendrait la place du père. Pour être un père, il faut être supérieur. Elles ne veulent pas faire un enfant avec un homme qui soit leur égal. Les femmes, sans en être trop conscientes, recherchent l’autorité masculine. Mais curieusement, elles résistent à accorder à l’homme sa place.
Un autre apport au mouvement des hommes vient de la dénonciation de la
violence faite aux femmes. Quelques centres traitent spécifiquement les hommes
violents. C’est logique, après tout, de soigner un mal à sa source. Et pourtant,
pour toutes sortes de raisons, la société tend davantage à apporter de l’aide
aux victimes et néglige souvent de traiter le problème à son origine. Quoi
qu’il en soit, les pionniers de l’hominisme, qui ont mis sur pied des
ressources pour les hommes violents, ont découvert que plusieurs de ces hommes
avaient eux-mêmes été victimes de violence dans leur enfance ou leur
adolescence. Cette découverte a fait réfléchir sur les souffrances des hommes.
Plus récemment, des recherches ont aussi démontré que la violence conjugale
n’est pas seulement l’affaire des hommes. En effet, il existe déjà
plus d’une centaine de recherches qui démontrent que la violence conjugale
n’est pas l’apanage d’un seul sexe[11].
Cette idée commence à faire son chemin. D’ailleurs, dernièrement, dans son éditorial de La Gazette des
femmes de septembre-octobre 2003, la présidente du Conseil du statut de la
femme du Québec, madame Diane Lavallée, reconnaît ce qui jusqu’ici semblait inadmissible :
la réalité de la violence des femmes envers les hommes.
Soulignons enfin que le débat entourant les difficultés des garçons à
l’école (voir l’article Un sexe en voie de disparition? dans ce
numéro de notre journal) contribue
au discours du mouvement des hommes. En effet, les spécialistes de l’éducation
se penchent maintenant sur la problématique des garçons.
Qui sont les personnes engagées dans le mouvement des hommes? En fait, ce mouvement n’a pas de grandes stars comparables aux vedettes du féminisme. Il n’a pas de grands rassemblements ni de grosses associations. Diffus, le mouvement des hommes n’est ni vindicatif ni rebelle. Il cherche des solutions. Il accepte volontiers de collaborer avec les femmes qui veulent bien réfléchir à la condition masculine. Il est vrai que des hommes agissent parfois en réaction à un féminisme radical, mais fondamentalement, l’hominisme tend la main à un féminisme modéré, qui va dans la même direction que lui. Il reste que l’arrivée d’un mouvement fait réagir certaines féministes plus radicales. Y perçoivent-elles une menace ?
Récemment, une recherche sur les garçons, qui avait une coloration féministe radicale, a suscité beaucoup de réactions de la part des hoministes. Un lecteur a écrit : Je n’ai pas lu le rapport de ces dames dans son entier, mais un détail m’a fait sourire : parmi les auteurs qu’elles citent comme soutenant le discours masculiniste par leurs écrits réguliers dans les grands quotidiens canadiens (Vancouver Sun, Toronto Star, Toronto Sun, London Free Press, National Post, Le Droit, Le Devoir, La Presse, Le Soleil, l’Actualité), on y compte 20 femmes pour... 16 hommes! Serait-ce que les femmes sont encore plus écœurées que nous de ce délire dogmatique qu’est devenu le féminisme[12]? Cette citation montre l’intérêt de plusieurs femmes à la cause des hommes.
Qui plus est, à cause des extrémistes féministes, bien des femmes ne se
tarent plus d’être engagées dans ce mouvement. Je trouve extrêmement
dommage, mais significatif, dit le psychologue et sexologue Yvon Dallaire, d’entendre
autour de moi des femmes de tout âge, mais surtout des jeunes, se défendre
d’être féministe : « Moi, je ne suis pas féministe, j’aime les
hommes. » Il me semble que toute femme devrait être féministe, i.e.
reconnaître la beauté et la bonté d’être femme et mettre de l’avant les valeurs
féminines, et en être fière. Mettre de l’avant les valeurs féminines ne veut
pas dire être contre les hommes, tout comme mettre de l’avant les valeurs masculines
ne veut pas dire être contre les femmes. On ne s’élève pas en écrasant les
autres, sinon gare à la descente. Enfin, ce que je comprends dans ce refus des
femmes, c’est le refus du radicalisme féministe qui pourrit les relations
homme-femme au lieu de les harmoniser[13].
Les féministes radicales sont-elles en voie de disparition? En tout cas,
les modérées cherchent maintenant à créer des ponts entre les hommes et les
femmes. La sociologue féministe Evelyne Sullerot, la philosophe
féministe Elizabeth Badinter, la psychanalyste féministe Christiane Olivier,
que j’ai cité plus haut, et la sénatrice féministe Anne C. Cools, sont des
exemples de femmes tenant un contre-discours féministe. L’homme est le
meilleur ami de la femme, déclare madame Badinter. En conférence, j’aime
bien lire à mon public cette citation de la féministe québécoise Ariane
Émond : Cette frénésie des
dernières années à vouloir percer tous les secrets de l’amour physique ou de la
communication a occulté la base de l’art d’aimer, ce qui fait le plaisir de
vivre... accompagné. Les amants passent, dit-on, les amis, hommes et femmes,
restent. Pourquoi? Parce qu’être l’ami de quelqu’un signifie qu’on le comprend
au-delà des apparences et que l’amitié, contrairement à l’amour, ne tolère ni le
mensonge ni l’ambiguïté. À la base de l’amitié, il y a, me semble-t-il, un trio
de valeurs : le respect, la justice et la liberté. L’amitié, contrairement à
l’amour, est allergique à la hiérarchie, à la souffrance, à la complaisance.
Cette éthique de l’amitié ne pourrait-elle pas précéder ou accompagner
l’engagement amoureux? Je pense sincèrement que seuls les amis finissent par
construire des couples régénérateurs, solidaires, mobilisés par leur projet
amoureux[14].
Il est encourageant de voir que
le discours de plusieurs femmes se rapproche maintenant de celui certains
penseurs masculins. Yvon Dallaire, par exemple, dit : Les membres des
couples heureux sont heureux parce qu’ils mettent le couple au service de la
satisfaction des besoins légitimes de l’un et de l’autre, au lieu de poursuivre
une lutte désespérée pour le pouvoir de l’un sur l’autre. Le respect et la
confiance sont nécessaires au partage du pouvoir, ajoute-t-il. Chacun peut
exprimer ses attentes légitimes face au couple, attentes dont l’autre doit
tenir compte sans se sentir « attaqué ». Les couples heureux
apprennent à gérer des différends, la plupart du temps insolubles, et décident
d’être heureux plutôt que de chercher constamment à savoir qui a raison et qui
a tort, ou qui a commencé la dispute. […] Projeté au plan social, cela veut
dire qu’il nous faudrait transcender le discours féministe (soi-disant
réactionnel au patriarcat) et le discours hoministe (réactionnel au radicalisme
féministe) pour développer un discours humaniste. Nous ne pourrons jamais y
parvenir sans confiance et respect réciproques[15].
Souhaitons que cette belle coopération puisse continuer entre hommes et
femmes. Je constate que les quatre dernières décennies ont assombri la vitalité
des familles, des couples et des hommes. Mais gardons l’espoir, qu’en ce monde
où souvent le mal, la brisure et la souffrance règnent en maître, une lumière
brille et apporte la réconciliation. « Paix sur terre, aux hommes et aux
femmes de bonne volonté[16]. »
[1] Université du Québec à Montréal.
[2] Expression consacrée à l’homme qui participe de bon cœur aux tâches ménagères, qui fait la cuisine, etc.
[3] Stewart, TJ., Bjorksten O., Marriage and health. In: Marriage and
Divorce. Nadelson CC and
[4] Réaction du psychologue et sexologue Yvon
Dallaire à la recherche de Pierrette Bouchard, Isabelle Boily et Marie-Claude
Proulx sur « La réussite scolaire selon le sexe : catalyseur des discours
masculinistes ». http://www.optionsante.com/yvondallaire/comm_bouchard.html
[5] Saucier, J.-F., « Dépression fréquente
chez les femmes : le mariage est-il responsable? » L’actualité
médicale, 5 nov., 1984.
[6] Comité de la santé mentale du Québec: Recommandations pour développer et enrichir
la politique de santé mentale. Les Publications du Québec, 1994, 60 p.
[7] Réaction du psychologue et sexologue Yvon
Dallaire à la recherche de Pierrette Bouchard, Isabelle Boily et Marie-Claude
Proulx sur « La réussite scolaire selon le sexe : catalyseur des discours
masculinistes ». http://www.optionsante.com/yvondallaire/comm_bouchard.html.
[8] Duchesne, L., La
situation démographique au Québec : édition 1998, Bureau de la statistique
du Québec, gouvernement du Québec, décembre 1998, p. 69.
[9] Corneau, G., Père manquant, fils manqué – que sont les hommes devenus? Éditions de l’homme, 1989, 183 p.
[10] Dongois, M., « La psychanalyse a-t-elle négligé le père? », L’actualité médicale, 17 mai 2000, p.22-23.
[11] Dallaire, Y., La
violence faite aux hommes, une réalité taboue et complexe, Éd. Option
Santé, Québec, 2002.
[12] Propos de Éric Coulombe,
dans « Réactions des lecteurs au commentaire de Yvon Dallaire à la
recherche de Pierrette Bouchard, Isabelle Boily et Marie-Claude Proulx »
(voir note 3). http://www.optionsante.com/yvondallaire/comm_reactions.html
[13] Réaction du psychologue et
sexologue Yvon Dallaire à la recherche de Pierrette Bouchard, Isabelle Boily et
Marie-Claude Proulx sur « La réussite scolaire selon le sexe : catalyseur
des discours masculinistes ». http://www.optionsante.com/yvondallaire/comm_bouchard.html
[14] Émond, A., « L’amitié
ou le cul-de-sac », La Gazette des femmes, Nov-Déc. 1995.
[15] Réaction du psychologue et
sexologue Yvon Dallaire à la recherche de Pierrette Bouchard, Isabelle Boily et
Marie-Claude Proulx sur « La réussite scolaire selon le sexe : catalyseur
des discours masculinistes ». http://www.optionsante.com/yvondallaire/comm_bouchard.html
[16] La Bible, Luc 2.14.