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Un sexe en voie de
disparition?
Depuis quelques années, des spécialistes s’inquiètent pour les hommes. D’une part, ils constatent que plusieurs pères participent très peu à la vie familiale. On pourrait croire qu’ils ne pensent qu’à eux, qu’ils préfèrent jouer et demeurer d’éternels ados. Mais on observe aussi des souffrances qui jusqu’ici ont été très peu verbalisées. Ces blessures expliqueraient-elles l’impossibilité qu’ont les hommes de trouver leur place? Et d’où viennent ces blessures? S’agit-il d’un problème d’insertion dans leur milieu de travail? S’agit-il de difficultés liées à la vie conjugale? Les difficultés des hommes à s’insérer dans le tissu social débutent-elles tôt dans la vie? Les experts remarquent, en effet, que dès leur jeune âge, les garçons ont plus de difficultés d’apprentissage que les filles. Dans cet article, nous examinerons brièvement la situation.
Des souffrances
Classiquement, les hommes n’aiment pas beaucoup parler de leurs problèmes (voir l’article Le genre masculin dans le présent numéro de notre journal). On entend donc davantage parler des problèmes des filles que de ceux des garçons. Saviez-vous, par exemple, que les fugues sont plus fréquentes chez les jeunes hommes que chez les jeunes filles? Pourtant, les fugues des adolescentes sont beaucoup plus signalées à la police[1].
Lorsqu’on parle de violence conjugale chez les hommes, cela fait sourciller. Pourtant, si on fait la moyenne de ce qu’observent les chercheurs, les hommes seraient presque autant victimes de violence de la part de leur partenaire que les femmes. Ainsi, pour l’année 2000, le ministère de la Sécurité publique du Québec rapporte que 139 000 hommes ont été victimes de violence conjugale contre 165 000 femmes. Et il ne s’agit pas seulement de violence verbale! On peut aussi mesurer la détresse des hommes à leur taux de suicide. Au Québec, quatre fois plus d’hommes se suicident que de femmes[2]. Nous détenons un des plus haut taux de suicide au monde. Des hommes de tout âge sont touchés.
Enfin, les enseignants sont inquiets de la piètre performance des garçons à l’école. Les filles réussissent mieux. Puisque l’éducation permet généralement d’accéder au marché du travail et à des emplois mieux rémunérés, l’échec scolaire des garçons risque d’avoir une grande influence sur la vie sociale et familiale.
Ces diverses souffrances ne sont
que quelques exemples parmi d’autres. Établir leurs causes n’est pas toujours
facile. Dans le cas de l’échec scolaire des garçons, par exemple, on peut
évoquer le fait que la nature même des hommes est différente de celle des filles.
Les petits garçons ne tiennent pas en place. Ils aimeraient bouger, se
tirailler, faire preuve d’une certaine agressivité. Cependant, le système
scolaire leur demande d’être calmes et dociles. L’école est-elle adaptée aux
garçons, à leur goût du mouvement et de l’aventure? Selon le psychologue et
sexologue Yvon Dallaire, auteur du livre « HOMME et fier de l’être »,
l’école actuelle est mieux adaptée au fonctionnement naturel des filles. […]
La solution logique est de conserver les acquis à la base du succès de nos
filles et de voir comment améliorer les conditions d’apprentissage des garçons.
[…] La dizaine d’expériences pilotes de classes non mixtes, où
les résultats scolaires des garçons rejoignent ou dépassent la moyenne des
filles, prouve tout simplement que les garçons apprennent mieux lorsque
certaines conditions sont réunies. Oh ! Surprise. Les garçons de classes non
mixtes réussissent autant, peu importe que l’enseignant soit un homme ou une
femme (du moins à ma connaissance). L’insuccès des garçons ou le succès des
filles ne tient pas au sexe du titulaire, mais plutôt à la méthodologie de
l’enseignement. Oui, les gars ont besoin de dépenser leur surplus d’énergie
dans des sports « virils » pour être réceptifs à l’apprentissage
intellectuel. Mais il ajoute, que nos garçons et nos filles auraient
avantage, dès leur plus jeune âge, à avoir des professeurs (des parents) des
deux sexes pour leur meilleur équilibre mental, émotif, intellectuel et
relationnel. […] (même dans les garderies et autres jardins d’enfants).
Ne pas mettre les femmes dehors, dit-il, mais engager plus d’hommes[3].
Le nombre de jeunes, en majorité des garçons, présentant des troubles d’apprentissage s’est multiplié dans nos écoles. La transformation du système scolaire et le nombre accru de professeures de sexe féminin ne suffit pas, à mon avis, pour expliquer cela. Un lien avec les nombreuses difficultés familiales est reconnu. Les tensions à la maison, l’absence ou la rareté du contact entre le père et son fils, l’éclatement du modèle traditionnel du père, tout cela contribue à l’agitation des enfants. La contestation généralisée de l’autorité n’a pas seulement atteint les institutions, mais aussi la figure du père et de l’enseignant et, en bout de ligne, celle de l’homme.
La remise en question des hommes
est profonde. Le féminisme a amené les hommes à s’interroger sur eux-mêmes. Les
réponses ont souvent été apportées par des femmes, qui n’ont pas assez tenu
compte de la dimension masculine. Et puis, on en a peut-être trop mis sur le dos
des hommes! Yvon Dallaire dit qu’à entendre les féministes extrémistes,
l’homme serait le grand responsable de tout ce qui va mal sur cette terre[4].
Le féminisme extrémiste a utilisé deux stratégies contradictoires, d’après ce
spécialiste. La première consiste à minimiser les différences entre les
hommes et les femmes en associant l’égalité à la similarité. […]
L’autre stratégie consiste à « démoniser » l’homme : le
rabaisser pour démontrer la supériorité du sexe féminin. Curieux paradoxe
qui a conduit, déclare monsieur Dallaire, à de nombreux préjugés nuisibles à
l’image masculine, particulièrement dans le champ de la sexualité. Une
féministe modérée, Vania Jimenez, affirme que le féminisme est bon quand il
est un chien de garde et qu’il dénonce les abus […] Il est temps
que les féministes fassent leur autocritique. Le féminisme a une ombre […]
une méfiance très inquiétante envers tout ce qui est masculin[5].
Sans oser le dire, parce qu’ils se doivent d’être forts, les hommes sont blessés par les critiques féministes. Ils cherchent encore certaines réponses et souffrent d’un trouble identitaire lié au fait d’être nés mâles. Qui sont les hommes au fond? Le sexe masculin est-il encore un sexe puissant? Après tout, les femmes ne n’ont-elles pas maintenant une égalité presque complète sur le plan socio-économique? Ne jouissent-elles pas, en plus, d’une certaine immunité du fait d’être un groupe potentiellement plus faible? Elles ont droit à plus de compassion et de soutien social en réponse à leurs divers problèmes. Enfin, les médias ne cessent de mousser le pouvoir sexuel de la femme. L’industrie de l’esthétique est là pour appuyer cette tendance à rendre la femme plus irrésistible. Toutefois, elle est aussi plus inatteignable! Madame Jimenez observe que les femmes ne laissent plus jouer le jeu de la séduction. Qu’un homme les regarde et c’est du harcèlement. On a même élaboré toute une jurisprudence qui régit désormais le regard que peuvent de moins en moins poser les hommes sur les femmes[6].
Et puis, l’homme a souvent l’impression de ne plus avoir sa place au foyer ou même au travail. Les femmes ont envahi les domaines traditionnellement réservés aux hommes et ont réclamé le pouvoir exclusif de leur sexualité et de leur maternité. L’autorité des hommes a été bafouée. Aujourd’hui, bien des hommes souffrent à la maison du syndrome du bourdon. À partir du moment où le bourdon a engrossé la reine, il est aussitôt exclu de la ruche[7]. Des auteurs psychanalytiques comme Christiane Olivier (voir l’article Le mouvement des hommes présenté dans ce numéro de notre journal) parlent même de l’avortement du mâle. L’homme, mis à l’écart, sera ensuite décrit comme un paresseux et un irresponsable qui n’a pas franchi le seuil de l’âge adulte. Mais, en réalité, peut-il vraiment prendre sa place d’homme dans un foyer où les règles sont entièrement régit par la femme. Puisse les mères donner aux pères qui le veulent leur place auprès des enfants! C’est là le souhait de Vania Jimenez, qui constate que la femme et les enfants sont tous perdants quand l’homme abandonne le foyer. Quoi qu’en disent certaines, la femme a besoin de sécurité, affirme madame Jimenez, et l’enfant a besoin d’un double regard pour acquérir la capacité d’aller vers différent de lui.
Toutes ces questions préoccupent l’homme et sont des obstacles à sa réussite. Cependant, la prise de conscience des problèmes qui atteignent l’image masculine n’est pas une réplique haineuse au féminisme. Par exemple, monsieur Dallaire partage le même souci que les féministes modérées lorsqu’il déclare : Il serait maintenant temps que le féminisme, aidé du mouvement des hommes, passe à la deuxième étape, soit celle de l’affirmation positive. Il serait temps qu’hommes et femmes cessent de vivre dans un perpétuel face-à-face pour apprendre à vivre côte à côte, main dans la main. Hommes et femmes sont-ils prêts à être co-responsables d’une même destinée?
Je crois personnellement que les hommes devront d’abord faire le ménage dans leurs pensées, guérir leur âme et se reprendre en main. Les hommes ont peut-être, après tout, du mal à relever leur image. Nous sommes à une étape cruciale. Si l’homme ne la franchit pas, il pourrait être bientôt un sexe en voie de disparition. Pas sur le plan biologique, bien sûr ! Mais sur le plan psychosocial. La définition du masculin continuerait alors de s’effriter. Les hommes s’isoleraient davantage dans leur ghetto masculin. Ils parleraient sans agir, laissant les femmes décider et accomplir toutes les tâches. Cela s’est produit dans d’autres sociétés matriarcales. Les femmes y gagneraient-elles? Non. Elles seraient les premières à en souffrir. Elles auraient soif de vrais hommes. Les fils également n’auraient plus de modèles pour grandir. Et les filles ne découvriraient pas leur féminité, car celle-ci doit naître du regard d’un père fier de l’être et fier de sa fille.
Le féminisme a-t-il eu sa raison d’être? Oui, car l’homme a souvent abusé de son pouvoir sur la femme. Il fallait que les hommes remettent certaines choses en question, surtout leur infaillibilité. L’homme devra toujours accepter sa part d’erreur. Cela, je crois que la majorité d’entre nous l’ont maintenant fait. Il est temps pour l’homme de passer à une seconde étape : l’acceptation de sa vulnérabilité et la reconstruction de son image. Pour descendre en lui-même et guérir ses blessures, il doit d’abord accepter qu’il n’est pas invincible. Pour prévenir l’épuisement et éviter de perdre le goût de vivre en face de multiples facteurs de stress, il doit reconnaître ses limites; de même, pour reconstruire son image, il doit définir sa différence et sa destinée.
L’homme est un être plus fragile qu’il ne le pense. Paul Popenoe, pionnier de la thérapie conjugale aux États-Unis, dit que les hommes sont fragiles et cassent facilement parce qu’ils sont raides, alors que les femmes sont plus résistantes parce qu’elles sont plus souples. La raideur des hommes, leur fermeté, leur rigueur, tout cela nous laisserait croire faussement qu’ils sont forts.
Cette prise de conscience de la vulnérabilité masculine ne doit pas, pour autant, lui faire perdre sa puissance. L’homme qui a le courage de s’affronter lui-même tel qu’il est, l’homme qui relève les défis de la vie à partir des ressources réelles qui sont à sa disposition est un homme vrai et fort. L’homme qui a connu des luttes sera davantage en mesure d’accompagner et d’encourager ceux qui combattent. Il doit donc d’abord apprendre à choisir, à discerner le bien du mal et à persévérer, sans se faire croire qu’il sait tout d’avance. L’homme qui apprend aura parfois à montrer le petit garçon qui hésite encore en lui, mais il demeurera « homme », né pour bâtir.
Le droit à l’erreur et à la vulnérabilité redonnera à l’homme l’accès au monde des sentiments et restaurera ses relations brisées. Il reprendra ce qui lui avait été volé quand il a fait le saut hors de lui-même, en quête de héros irréels. Il pourra mieux prendre sa place au côté de sa compagne et de ses enfants. Il fera partie de la famille (en tant qu’exemple soumis à la règle) tout en y mettant de l’ordre (en tant que leader inspirant la règle). Le garçon verra en son père le modèle d’un homme qui espère, lutte et aime et il deviendra à son tour un homme imposant qui inspire le respect tout en apportant la tendresse et la sécurité.
[1] Piuze, S., « Adolescentes en fugue », Madame, juillet-août 2003, p. 26-35.
[2] Bureau du coroner du Québec, 1996.
[3] Réaction du psychologue et sexologue Yvon
Dallaire à la recherche de Pierrette Bouchard, Isabelle Boily et Marie-Claude
Proulx sur « La réussite scolaire selon le sexe : catalyseur des discours
masculinistes ». http://www.optionsante.com/yvondallaire/comm_bouchard.html
[4] Dallaire, Y., La libération de l’homme, www.optionsante.com/yvondallaire/articlescropsetame2002.html
[5] « La relation homme-femme réhabilitée », L’actualité médicale, 11 juin 2003, p. 14. Vania Jimenez est l’auteure du roman Le Seigneur de l’oreille, coll. amÉrica, HMH Hurtubise, Montréal, 2003, 551 pages.
[6] « La relation homme-femme réhabilitée », L’actualité médicale, 11 juin 2003, p. 14.
[7] Bouchard L., « Ça va, les gars? », Châtelaine, janvier 2003, p. 38-47.