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La chasteté, un sujet tabou

 

Jean-Guy Pagé, Ph. D. (théologie)

Professeur émérite de l’Université Laval

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La chasteté est-elle, au Québec, un sujet tabou ? Elle le fut dans une bonne mesure, au cours d’un passé assez récent, au sens où ce qui concernait la sexualité était suspecté et traité sous l’angle d’une morale plutôt négative et sévère. Voilà cependant une question qui, pour obtenir un traitement honnête, exigerait d’être examinée pour elle-même et, entre autres, dans une perspective historique. Par ailleurs, est-il si sûr qu’après la révolution dite tranquille, la chasteté ne soit pas devenue un sujet tabou en un sens tout à fait opposé, dans le sens précisément qu’on ne veuille plus du tout en entendre parler ? C’est là le thème que cet article voudrait toucher, sans entrer dans des considérations complexes et en dehors d’une perspective confessionnelle trop stricte. Y a-t-il des causes psycho-sociologiques à un rejet, qui se généralise de plus en plus ici, à l’égard du mariage et de l’abstinence avant celui-ci ?

 

       Remarquons, comme donnée de base, que le problème n’est pas propre au Québec, mais qu’il se retrouve de façon particulière dans tout le monde occidental, pourtant marqué par deux mille ans de culture chrétienne. La crise de l’amour en Occident a été analysée, il y a déjà plus d’un demi-siècle, par Denis de Rougemont dans son livre L’amour et l’Occident. Si certaines idées de l’auteur prêtent flanc à la discussion, il reste que son analyse, à la fois historique, psychologique et sociologique, conserve une valeur indéniable. De Rougemont décèle, par exemple, une idée facile du bonheur qui est véhiculée par une certaine littérature et un certain théâtre ainsi que par la publicité et les moyens modernes de communication. « L’adultère, écrit-il, devient un sujet de délicates analyses psychologiques ou de plaisanteries vaudevillesques. La fidélité dans le mariage paraît légèrement ridicule : elle prend figure de conformisme. » Il ajoute que, suite à cette propagande, « le choix d’un type de femme échappe de plus en plus au mystère personnel, et se trouve déterminé par Hollywood… » « Double influence, précise-t-il, de la beauté-standard : elle définit d’avance l’objet de la passion – dépersonnalisé dans cette mesure – et disqualifie le mariage, si l’épouse ne ressemble pas à la star la plus obsédante. » On peut très bien relire ces textes au masculin.

 

       L’Occident récuse de plus en plus le lien entre l’amour et l’intérêt à la personne prise dans sa globalité. Pourtant l’amour, à condition d’inclure toutes ses dimensions (spirituelles, psychologiques et physiques), est l’achèvement de la communion entre deux personnes. Pour cette raison, sous peine d’être déshumanisé, il ne peut être réduit à une seule de ces dimensions : ni la dimension purement spirituelle, parce que l’être humain n’est pas qu’esprit mais aussi corps; ni la seule dimension physique, pour la raison exactement inverse. L’amour pure passion (souvent passagère d’ailleurs et qui se précipite d’un objet sur un autre) dépersonnalise les relations entre l’homme et la femme, réduisant l’un ou l’autre et souvent les deux à des objets de satisfaction égocentrique.

 

       L’amour suppose aussi la fidélité à l’autre reconnu pour ce qu’il est ou ce qu’elle est dans la singularité de tout son être. Loin de s’identifier au conservatisme ennuyeux, la fidélité dans l’amour permet la construction jamais achevée de deux personnalités. Elle poursuit la re-création continuelle de deux personnes dans toutes les dimensions de leur être. L’amour amène même à la création, pour ainsi dire, d’un troisième être : l’enfant. Et seul le mariage, qui mise à fond sur l’indéfectibilité d’un engagement amoureux sans cesse renoué, assure à l’amour les conditions d’un climat de perfectionnement graduel en dépit et au sein même de la fragilité humaine. De plus, l’amour, s’il sait se renouveler sans cesse, loin d’éteindre la passion, la canalise et surtout l’humanise.

 

       La chasteté est justement cette disposition ferme à diriger sa sexualité, comme toutes les autres tendances ou pulsions doivent aussi l’être, de façon conforme à sa condition d’être humain prise dans la globalité de ses dimensions. Elle contribue à inscrire la pulsion sexuelle au cœur même de l’amour humain. Cela ne va pas de soi, mais appelle une discipline. Nous apprenons graduellement à aimer avec tout notre être humain, comme nous apprenons à manger et à boire de façon humaine, comme nous apprenons à faire de façon toujours plus humaine tout ce qui constitue le tissu de notre existence. En cette éducation peut comporter, à différents degrés, certains échecs de parcours. Ce qui est important, c’est de maintenir le cap sur un idéal élevé parce que l’être humain est appelé à une haute destinée.

 

       L’attitude de nombreux Québécois et Québécoises à l’égard de la chasteté n’est donc pas exclusive au Québec. Elle s’inscrit dans le contexte d’une culture occidentale et, en particulier peut-être, américaine. En adoptant cette attitude, les Québécois, loin de se distinguer par des valeurs qu’ils auraient à cœur de développer, ne font que se laisser couler dans le courant de la facilité. Comme tant d’Occidentaux contemporains, ils ferment les yeux sur les méfaits pourtant évidents d’une conduite sexuelle déviée de son idéal. Ils laissent court à leurs pulsions au lieu de les canaliser.

 

        Voilà une analyse rapide et limitée des causes psycho-sociologiques d’une attitude qui tend à se généraliser. Aurait-elle au moins le mérite de faire prendre conscience d’une donnée de base pour ainsi dire oblitérée ?

 

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