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Qu’il est difficile d’en parler

 

Line Bilodeau, psychologue clinicienne

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On a observé récemment dans les médias une prudente remise en question de certaines positions que nous avons prises en tant que société depuis la Révolution tranquille. Après avoir affirmé haut et fort qu’un divorce harmonieux n’avait pas d’impact sur les enfants, on commence à s’interroger sur les conséquences réelles du divorce en constatant qu’il laisse plus de séquelles qu’on le pensait. On se demande si on ne devrait pas retourner au vouvoiement dans les écoles lorsqu’on voit le climat de respect qui se détériore. On se demande si on n’est pas allé trop loin dans la contestation des valeurs traditionnelles.

 

On se permet certains questionnements. Toutefois, il y a présentement des domaines qui semblent intouchables, tabous, qui provoquent des réactions virulentes et un rejet de la majorité. Il en est ainsi, entre autres, lorsqu’il est question de la chasteté. Il s’agit là d’un sujet chaud, abordé avec résistance ou carrément évité. Pourquoi est-ce si difficile de parler de chasteté au XXIe siècle ? Est-ce possible que la problématique soulevée par un tel thème provienne de facteurs plus profonds que la simple discussion entourant l’éthique de la sexualité ? Cet article se veut une réflexion sur les facteurs psychodynamiques en jeu dans le débat explorant les bienfaits de la chasteté dans le développement de la sexualité. À mon avis, les réactions chargées d’émotions sont intimement liées à des souffrances internalisées et difficiles à articuler.

 

Un parallèle

Imaginons un instant que j’ai grandi dans un milieu étouffant, avec un père violent et brutal, dont toutes les actions visaient le rejet profond de mon être. Il cherchait non seulement à nier ma personnalité propre, mais à tout faire pour la transformer. Par exemple, il pouvait essayer de faire de moi un garçon quand je suis une fille. Il me commandait de m’habiller en garçon, de parler en garçon, d’agir comme un garçon. Il était le seul à avoir droit de parole dans les domaines importants de ma vie. Mes pensées, mes désirs, mes rêves, mes aspirations, mes paroles n’avaient pas droit d’exister. Il cherchait à tout contrôler et il m’imposait le contraire de ce que je désirais. Peut-être même m’a-t-il agressée et a-t-il utilisé ce que j’ai de plus précieux, ma sexualité, pour me dominer totalement.

 

Mais, à un moment donné, après des jours, des semaines, des mois, des années de refoulement, de vaines tentatives de résister, de repli, de colère, tout éclate. Toute la vie contenue en moi depuis si longtemps se mobilise afin de me défaire de cette interdiction d’exister et de l’expulser de ma vie, une fois pour toutes. Me battant avec la rage du désespoir issu du plus profond de mon être, je me mets à crier et à me battre. « C’est assez… C’est fini… Plus jamais… Plus jamais tu ne vas me contrôler. Plus jamais je ne me laisserai astreindre. Je reprends ma liberté. À partir d’aujourd’hui, je fais ce que je veux, quand je le veux et comme je le veux. » Quelle libération ! Quelle explosion de vie si longtemps réprimée ! Tout à coup, c’est comme si le sang commençait à couler dans mes veines ! Un processus de guérison s’amorce. J’apprends à me découvrir. J’apprends à m’affirmer. Je suis saisie par le plaisir de vivre, d’exister, de penser par moi-même. Je prends mes distances vis-à-vis de ma vie passée. Je m’affirme. Je m’assume. À ce moment de ma vie, mes opinions seront souvent très fermes. Je rejette tout ce qui ne vient pas de moi.

 

Le temps passe, je deviens plus forte. Je commence à me rendre compte que tout n’est pas blanc ou noir. Il y a des choses que j’ai rejetées farouchement. Autrefois, je disais : « Je n’ai besoin de personne pour vivre. » Maintenant, j’accepte de me remettre en question. Je déclare plutôt : « J’ai besoin des autres pour vivre, mais je dois apprendre à me protéger des êtres agressifs et dominateurs. » Je me rends bien compte que je ne peux pas passer ma vie entière à ne faire que ce qui me tente. J’ai besoin d’apprendre à vivre avec les autres. J’ai besoin d’un cadre sain que j’accepte parce que je sais qu’il est bon pour moi. C’est pour ça que j’accepte d’avoir un patron, que j’assume certaines responsabilités parce que je sais que c’est bon pour moi. Dans ce processus de guérison, je dois comprendre que la coupure que j’ai faite entre mon passé et ma vie actuelle était vitale, car elle m’a permis de venir au monde. Toutefois, je ne peux pas tout rejeter. Je dois donc retourner en arrière pour reprendre contact avec ce qui a été bon dans ma vie passée. J’entreprends cette démarche petit à petit.

Mais je dois bien avouer qu’il y a des choses que je suis tout simplement incapable de remettre en question. Il y a des choses par rapport auxquelles je n’arrive pas à prendre du recul. Des choses qui me font trop mal. Si vous cherchez à me parler de l’amour d’un père, le père le plus doux et le plus merveilleux qui soit, comment croyez-vous que je vais réagir ? Ma réponse sera viscérale. Un haut-le-cœur généralisé ! Croyez-vous que je vais envisager la possibilité de me laisser approcher par un amour paternel communiqué par des aînés bienveillants ? C’est le cri des trippes qui va sortir. « NON ! Plus jamais… » Un refus global. Et pourtant, je vais devoir arriver un jour à me demander : « L’amour masculin, l’amour paternel, est-ce si mauvais ? Malgré le fait que j’aie eu un tel père, est-ce que ça veut dire que tous les hommes sont comme lui ? » Un processus de départage est nécessaire si je veux continuer à avancer dans cette route vers la maturité.

 

 

Notre inconscient collectif

Je crois que la société québécoise a vécu un phénomène similaire. Ce que nous pensons maintenant, la façon dont nous réagissons, ce que nous sommes en tant que société est intrinsèquement lié à notre passé collectif. Notre histoire est chargée. Notre peuple, comme bien d’autres, a continuellement lutté pour survivre en tant que société distincte. Les livres d’histoire, les émissions télévisées d’époque, certains films nous montrent comment les Canadiens français ont été longtemps bafoués. Vaincus par les Anglais, abandonnés par les Français, nous avons longtemps subi la haine de ces vainqueurs. Une énergie hors du commun et une volonté d’exister ont permis aux Canadiens français de combattre et de résister à l’assimilation de leur langue et de leur culture.

 

Notre passé religieux aussi est lourd. Il est habité par des figures qui ont laissé leurs marques. Nos relations avec les communautés religieuses se sont établies selon deux directions opposées. Une partie du clergé a favorisé l’instauration des écoles et des hôpitaux, la promotion du savoir et de la réflexion. Par contre, une autre partie s’est associée à la coercition, encourageant la collaboration avec les nouveaux « maîtres » et interdisant aux prêtres et aux curés de prendre le parti des révolutionnaires. Ces soi-disant détenteurs du pouvoir divin se sont mis à contrôler, à menacer et à promettre l’enfer à quiconque s’opposerait à l’ordre établi. Ils ont, grâce à la violence psychologique, étendu leur pouvoir jusque dans la chambre à coucher, refusant, par exemple, la communion à une femme qui tardait à être enceinte. Nous avons aussi souffert des agressions sexuelles commises par certains membres de communautés religieuses. Ces souvenirs sont encore douloureusement présents à notre mémoire.

 

Les années 1950, sous le règne de Maurice Duplessis, sont considérées comme étant la période où le clergé a atteint l’apogée de son pouvoir. Le Québec comptait alors 50 000 religieux, qui dirigeaient les universités, les collèges classiques, la plupart des hôpitaux, les syndicats, les maisons d’édition, ainsi qu’une multitude d’organismes paroissiaux. Alain Giguère[1], commentant un sondage Crop sur les Québécois et la société distincte, affirme : « Au Québec, le leadership était laissé aux autorités cléricales. Le curé nous disait quoi faire, puis ce fut le tour des leaders politiques, puis le transfert vers les gens d’affaires. Le Québécois pense que l’institution et non l’individu doit régler les problèmes. Pendant ce temps, poursuit Giguère, au Canada anglais, la tradition protestante faisait appel à la conscience de chacun, et c’est la somme des individus qui formait la communauté, pas sa hiérarchie. Ce qui fait que les individus se mobilisent, se regroupent, s’engagent plus volontiers que nous. »

 

C’est dans ce contexte que la révolte commence à gronder. Le Refus global, manifeste de Paul-Émile Borduas[2], s’inscrit alors dans notre histoire. Il fait partie d’un vaste mouvement qui cherche à libérer les esprits de toutes les contraintes et qui attise une révolte en bloc, que le peace and love des années 1960-1970 incarnera. Il s’agit d’une contestation sans précédent. Fini l’autoritarisme ! Fini le temps de se faire dire quoi faire, de se faire dicter ce qui est bien et ce qui est mal. Place au plaisir, à l’expression des pulsions. Tout devient permis. Les Québécois découvrent leur potentiel. Un vent de libération et de créativité souffle dans tous les domaines. Le sang recommence à circuler dans les veines. « S’affirmer plutôt que conserver, explorer plutôt qu’assurer, jouir plutôt que subir, profiter plutôt qu’attendre, voilà en quoi consiste l’esprit de renouveau qui donnera lieu à la Révolution tranquille. »[3] En somme, le peuple québécois a vécu sa « crise d’adolescence » et s’est défait de la dépendance infantile qu’il entretenait vis-à-vis de ses figures parentales. La mise à distance s’est faite dans un grand remous. La rupture a dû être radicale, compte tenu des forces qui ont été combinées pour lutter contre le désir d’autonomie et la recherche d’identité de ce peuple.

 

L’adolescence est une étape nécessaire, mais elle demeure une étape. Devenir adultes exige maintenant un travail de redéfinition, de réconciliation. Nous ne pouvons pas passer notre vie à nier nos racines et à vivre dans la honte de nos origines. Ce serait de vouloir vivre à l’extérieur de nous-mêmes. Un travail de reconstruction de longue haleine doit être entrepris afin de faire le point. Maintenant que nous sommes détachés de notre passé, le temps est venu de séparer le bon du mauvais. Tout n’a pas été négatif. Sinon, nous n’aurions pas survécu.

 

La réconciliation avec le passé

J’écoute les diverses réactions que suscite la notion de chasteté. « Ce discours est de la droite…Ça marche aux États-Unis dans les mouvements religieux ultra-conservateurs, mais ici, ça ne poignera pas. On s’est enfin libéré… » « Si tu penses qu’on va revenir en arrière et accepter un discours rétrograde…Ça a pris tellement d’efforts et d’énergie de la part de nos prédécesseurs pour nous sortir de ce carcan… » Ces paroles reflètent justement une rébellion contre notre passé, où nous avons été contrôlés. Mais la révolte n’est pas une manière saine et adulte de vivre. Créer un lieu propice nous permettant de réfléchir sur des valeurs qui ont subi un rejet complet et collectif est selon moi une façon d’avancer. Or, la chasteté est une de ces valeurs.

 

Jadis, on nous a parlé de chasteté dans une atmosphère de contrôle, de répression et de coercition. Qui serait assez stupide pour vouloir revivre volontairement cette période de répression ? Aujourd’hui, plusieurs groupes qui parlent de chasteté ne souhaitent pas un retour à la censure ni l’imposition extérieure de lois rigides. Moi non plus, je ne veux plus qu’on m’impose par la force ce qui est bien et ce qui est mal. Parler de chasteté, c’est prendre le temps, en tant que société, de réfléchir et de se demander s’il y a du bon là-dedans. Je suis rendue à une période de ma vie où ce que je veux, c’est de prendre le temps de réfléchir et de comprendre ce qui est bon :  il y a des avantages à vivre l’abstinence quand on n’est pas marié.

 

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[1]  Giguère, A., Qui sommes-nous?  Anatomie d'une société distincte comparant les Québécois et les autres Canadiens. L'Actualité, janvier 1992.

[2] www.multimania.com/vigno/noirceur2.htm

[3] http://www.multimania.com/vigno/r-tranq.htm