Retour à la première page du journal
Qu’il est difficile d’en parler
Line
Bilodeau, psychologue clinicienne
------------------------------------------------------------------------
On a observé récemment dans les médias une prudente
remise en question de certaines positions que nous avons prises en tant que
société depuis la Révolution tranquille. Après avoir affirmé haut et fort qu’un
divorce harmonieux n’avait pas d’impact sur les enfants, on commence à
s’interroger sur les conséquences réelles du divorce en constatant qu’il laisse
plus de séquelles qu’on le pensait. On se demande si on ne devrait pas
retourner au vouvoiement dans les écoles lorsqu’on voit le climat de respect
qui se détériore. On se demande si on n’est pas allé trop loin dans la
contestation des valeurs traditionnelles.
On se permet certains questionnements.
Toutefois, il y a présentement des domaines qui semblent intouchables, tabous,
qui provoquent des réactions virulentes et un rejet de la majorité. Il en est
ainsi, entre autres, lorsqu’il est question de la chasteté. Il s’agit là d’un
sujet chaud, abordé avec résistance ou carrément évité. Pourquoi est-ce si
difficile de parler de chasteté au XXIe siècle ? Est-ce possible que
la problématique soulevée par un tel thème provienne de facteurs plus profonds
que la simple discussion entourant l’éthique de la sexualité ? Cet article se
veut une réflexion sur les facteurs psychodynamiques en jeu dans le débat
explorant les bienfaits de la chasteté dans le développement de la sexualité. À
mon avis, les réactions chargées d’émotions sont intimement liées à des
souffrances internalisées et difficiles à articuler.
Imaginons un
instant que j’ai grandi dans un milieu étouffant, avec un père violent et brutal,
dont toutes les actions visaient le rejet profond de mon être. Il cherchait non
seulement à nier ma personnalité propre, mais à tout faire pour la transformer.
Par exemple, il pouvait essayer de faire de moi un garçon quand je suis une
fille. Il me commandait de m’habiller en garçon, de parler en garçon, d’agir
comme un garçon. Il était le seul à avoir droit de parole dans les domaines
importants de ma vie. Mes pensées, mes désirs, mes rêves, mes aspirations, mes
paroles n’avaient pas droit d’exister. Il cherchait à tout contrôler et il
m’imposait le contraire de ce que je désirais. Peut-être même m’a-t-il agressée
et a-t-il utilisé ce que j’ai de plus précieux, ma sexualité, pour me dominer
totalement.
Mais, à un moment donné, après des jours, des
semaines, des mois, des années de refoulement, de vaines tentatives de
résister, de repli, de colère, tout éclate. Toute la vie contenue en moi depuis
si longtemps se mobilise afin de me défaire de cette interdiction d’exister et
de l’expulser de ma vie, une fois pour toutes. Me battant avec la rage du
désespoir issu du plus profond de mon être, je me mets à crier et à me battre.
« C’est assez… C’est fini… Plus jamais… Plus jamais tu ne vas me
contrôler. Plus jamais je ne me laisserai astreindre. Je reprends ma liberté. À
partir d’aujourd’hui, je fais ce que je veux, quand je le veux et comme je le
veux. » Quelle libération ! Quelle explosion de vie si longtemps réprimée
! Tout à coup, c’est comme si le sang commençait à couler dans mes veines ! Un
processus de guérison s’amorce. J’apprends à me découvrir. J’apprends à
m’affirmer. Je suis saisie par le plaisir de vivre, d’exister, de penser par
moi-même. Je prends mes distances vis-à-vis de ma vie passée. Je m’affirme. Je
m’assume. À ce moment de ma vie, mes opinions seront souvent très fermes. Je
rejette tout ce qui ne vient pas de moi.
Le temps passe,
je deviens plus forte. Je commence à me rendre compte que tout n’est pas blanc
ou noir. Il y a des choses que j’ai rejetées farouchement. Autrefois, je
disais : « Je n’ai besoin de personne pour vivre. » Maintenant,
j’accepte de me remettre en question. Je déclare plutôt : « J’ai
besoin des autres pour vivre, mais je dois apprendre à me protéger des êtres
agressifs et dominateurs. » Je me rends bien compte que je ne peux pas
passer ma vie entière à ne faire que ce qui me tente. J’ai besoin d’apprendre à
vivre avec les autres. J’ai besoin d’un cadre sain que j’accepte parce que je
sais qu’il est bon pour moi. C’est pour ça que j’accepte d’avoir un patron, que
j’assume certaines responsabilités parce que je sais que c’est bon pour moi.
Dans ce processus de guérison, je dois comprendre que la coupure que j’ai faite
entre mon passé et ma vie actuelle était vitale, car elle m’a permis de venir
au monde. Toutefois, je ne peux pas tout rejeter. Je dois donc retourner en
arrière pour reprendre contact avec ce qui a été bon dans ma vie passée.
J’entreprends cette démarche petit à petit.
Mais je dois bien avouer qu’il y a des choses
que je suis tout simplement incapable de remettre en question. Il y a des
choses par rapport auxquelles je n’arrive pas à prendre du recul. Des choses
qui me font trop mal. Si vous cherchez à me parler de l’amour d’un père, le
père le plus doux et le plus merveilleux qui soit, comment croyez-vous que je
vais réagir ? Ma réponse sera viscérale. Un haut-le-cœur généralisé !
Croyez-vous que je vais envisager la possibilité de me laisser approcher par un
amour paternel communiqué par des aînés bienveillants ? C’est le cri des
trippes qui va sortir. « NON ! Plus jamais… » Un refus global. Et
pourtant, je vais devoir arriver un jour à me demander : « L’amour
masculin, l’amour paternel, est-ce si mauvais ? Malgré le fait que j’aie eu un
tel père, est-ce que ça veut dire que tous les hommes sont comme lui ? »
Un processus de départage est nécessaire si je veux continuer à avancer dans
cette route vers la maturité.
Je crois que la société québécoise a vécu un
phénomène similaire. Ce que nous pensons maintenant, la façon dont nous réagissons,
ce que nous sommes en tant que société est intrinsèquement lié à notre passé
collectif. Notre histoire est chargée. Notre peuple, comme bien d’autres, a
continuellement lutté pour survivre en tant que société distincte. Les livres
d’histoire, les émissions télévisées d’époque, certains films nous montrent
comment les Canadiens français ont été longtemps bafoués. Vaincus par les
Anglais, abandonnés par les Français, nous avons longtemps subi la haine de ces
vainqueurs. Une énergie hors du commun et une volonté d’exister ont permis aux
Canadiens français de combattre et de résister à l’assimilation de leur langue
et de leur culture.
Notre passé religieux aussi est lourd. Il est
habité par des figures qui ont laissé leurs marques. Nos relations avec les
communautés religieuses se sont établies selon deux directions opposées. Une
partie du clergé a favorisé l’instauration des écoles et des hôpitaux, la
promotion du savoir et de la réflexion. Par contre, une autre partie s’est
associée à la coercition, encourageant la collaboration avec les nouveaux
« maîtres » et interdisant aux prêtres et aux curés de prendre le
parti des révolutionnaires. Ces soi-disant détenteurs du pouvoir divin se sont
mis à contrôler, à menacer et à promettre l’enfer à quiconque s’opposerait à
l’ordre établi. Ils ont, grâce à la violence psychologique, étendu leur pouvoir
jusque dans la chambre à coucher, refusant, par exemple, la communion à une
femme qui tardait à être enceinte. Nous avons aussi souffert des agressions
sexuelles commises par certains membres de communautés religieuses. Ces
souvenirs sont encore douloureusement présents à notre mémoire.
Les années 1950,
sous le règne de Maurice Duplessis, sont considérées comme étant la période où
le clergé a atteint l’apogée de son pouvoir. Le Québec comptait alors
50 000 religieux, qui dirigeaient les universités, les collèges
classiques, la plupart des hôpitaux, les syndicats, les maisons d’édition,
ainsi qu’une multitude d’organismes paroissiaux. Alain Giguère[1],
commentant un sondage Crop sur les Québécois et la société distincte, affirme :
« Au Québec, le leadership était
laissé aux autorités cléricales. Le curé nous disait quoi faire, puis ce fut le
tour des leaders politiques, puis le transfert vers les gens d’affaires. Le Québécois
pense que l’institution et non l’individu doit régler les problèmes. Pendant ce temps, poursuit Giguère, au Canada anglais, la tradition protestante
faisait appel à la conscience de chacun, et c’est la somme des individus qui
formait la communauté, pas sa hiérarchie. Ce qui fait que les individus se
mobilisent, se regroupent, s’engagent
plus volontiers que nous. »
C’est dans ce
contexte que la révolte commence à gronder. Le Refus global, manifeste de Paul-Émile Borduas[2],
s’inscrit alors dans notre histoire. Il fait partie d’un vaste mouvement qui
cherche à libérer les esprits de toutes les
contraintes et qui attise une révolte en bloc, que le peace and love des années 1960-1970 incarnera. Il s’agit d’une
contestation sans précédent. Fini l’autoritarisme ! Fini le temps de se faire
dire quoi faire, de se faire dicter ce qui est bien et ce qui est mal. Place au
plaisir, à l’expression des pulsions. Tout devient permis. Les Québécois
découvrent leur potentiel. Un vent de libération et de créativité souffle dans
tous les domaines. Le sang recommence à circuler dans les veines. « S’affirmer plutôt que conserver, explorer
plutôt qu’assurer, jouir plutôt que subir, profiter plutôt qu’attendre, voilà
en quoi consiste l’esprit de renouveau qui donnera lieu à la Révolution
tranquille. »[3]
En somme, le peuple québécois a vécu sa « crise d’adolescence » et
s’est défait de la dépendance infantile qu’il entretenait vis-à-vis de ses
figures parentales. La mise à distance s’est faite dans un grand remous. La
rupture a dû être radicale, compte tenu des forces qui ont été combinées pour
lutter contre le désir d’autonomie et la recherche d’identité de ce peuple.
L’adolescence
est une étape nécessaire, mais elle demeure une étape. Devenir adultes exige maintenant un travail de redéfinition, de
réconciliation. Nous ne pouvons pas passer notre vie à nier nos racines et à
vivre dans la honte de nos origines. Ce serait de vouloir vivre à l’extérieur
de nous-mêmes. Un travail de reconstruction de longue haleine doit être
entrepris afin de faire le point. Maintenant que nous sommes détachés de notre
passé, le temps est venu de séparer le bon du mauvais. Tout n’a pas été
négatif. Sinon, nous n’aurions pas survécu.
J’écoute les
diverses réactions que suscite la notion de chasteté. « Ce discours est de la droite…Ça marche aux
États-Unis dans les mouvements religieux ultra-conservateurs, mais ici, ça ne
poignera pas. On s’est enfin libéré… » « Si tu penses qu’on va revenir en arrière et accepter un discours
rétrograde…Ça a pris tellement d’efforts et d’énergie de la part de nos
prédécesseurs pour nous sortir de ce carcan… » Ces paroles reflètent
justement une rébellion contre notre passé, où nous avons été contrôlés. Mais
la révolte n’est pas une manière saine et adulte de vivre. Créer un lieu
propice nous permettant de réfléchir sur des valeurs qui ont subi un rejet
complet et collectif est selon moi une façon d’avancer. Or, la chasteté est une
de ces valeurs.
Jadis, on nous a
parlé de chasteté dans une atmosphère de contrôle, de répression et de
coercition. Qui serait assez stupide pour vouloir revivre volontairement cette
période de répression ? Aujourd’hui, plusieurs groupes qui parlent de chasteté
ne souhaitent pas un retour à la censure ni l’imposition extérieure de lois
rigides. Moi non plus, je ne veux plus qu’on m’impose par la force ce qui est
bien et ce qui est mal. Parler de chasteté, c’est prendre le temps, en tant que
société, de réfléchir et de se demander s’il y a du bon là-dedans. Je suis
rendue à une période de ma vie où ce que je veux, c’est de prendre le temps de
réfléchir et de comprendre ce qui est bon : il y a des avantages à vivre
l’abstinence quand on n’est pas marié.